C’est avec un grand privilège que nous avons pu rencontrer début Janvier de cette année, l’homme probablement le plus épié ces dernières semaines. Non, il ne s’agit pas d’un des capitaines de Ryder Cup, mais le super intendant du Golf National, Alejandro Reyes, l’homme à la tête des équipes qui bichonnent l’Albatros, le parcours bientôt le plus scruté de la planète. Découverte d’un prodige.

Bonjour Alejandro, raconte-nous ton parcours initial

Depuis l’âge de 13 ans je me passionne pour la jardinerie et les espaces verts. J’ai fait mes études dans un lycée agricole, tout en étant très passionné par la chimie, la physique, ou encore la phytopathologie (l’étude des maladies des plantes – NDLR). Je souhaitais devenir ingénieur en agronomie pour faire des calculs, des grands travaux. J’ai donc fini ma licence comme ingénieur agronome en Espagne.

Tu avais déjà une passion pour le golf ?

Passionné par le sport en général avant tout. Je voulais donc trouver quelque chose qui mixe sport et agronomie. Et c’est à Londres, que j’ai poursuivi des études qui mêlent ces 2 axes. J’avais 22/23 ans quand j’ai eu mon «Master of Sciences in Sport». Toute la promo (une douzaine d’élèves) a été embauchée avant même d’avoir fini l’année scolaire. Assez incroyable !

Pour quels types de travail et quels sports ?

Le foot, le tennis, le domaine hippique et, à 60 %, le golf. Je suis alors revenu en Espagne pour travailler dans une grosse entreprise – Polaris World – associée à Nicklaus Design autour de la réalisation de nouveaux parcours. On partait de zéro jusqu’à la construction complète du parcours de golf, lorsque le premier client plante son tee.

Tu travailles donc principalement avec l’architecte ?

Oui – avec Polaris World – nous intervenions une fois que le design du parcours était plutôt bien finalisé. Je gérai l’ensemencement pour obtenir de bons greens. Cette phase, entre le moment où on sème le gazon et le green totalement prêt, nécessite beaucoup de travail. C’est la partie la plus complexe et je l’ai fait pendant 6 ans. La région étant en plein développement, il y avait beaucoup de personnel à manager et il fallait surtout que je m’assure d’avoir la bonne personne à la bonne place, tout en conservant la motivation des équipes.

Puis tu as grimpé les échelons…

À 24 ans, j’étais déjà en charge d’un parcours «Jack Nicklaus» de 18 trous avec une équipe d’une vingtaine de personnes. À 27 ans – après une promotion – je gérais alors 3 parcours «Jack Nicklaus» et une équipe de 55 personnes. Mais je souhaitais vraiment continuer à évoluer. Aussi, durant cette période, j’ai voyagé aux États-Unis et j’ai aussi passé un autre Master en ligne afin d’approfondir mes connaissances sur le sujet.

Comment arrives-tu au Golf National ?

Un bon ami à moi m’a dit : “Écoute, la Fédération Française de Golf recherche un super intendant pour le Golf National“. J’étais flatté mais je pensais être trop jeune. Il a insisté pour que je postule, me rappelant que malgré ma jeunesse, j‘avais le profil. J’avais déjà travaillé sur 6 parcours, avec de gros travaux et la gestion de plusieurs entreprises intervenantes. J’avais aussi une expérience des gros tournois puisque j’avais fait du volontariat aux USA sur des tournois et, enfin, je maîtrisais l’anglais. En revanche, je ne
parlais pas Français mais je me suis tout de même porté candidat. La Fédération Française m’a ensuite appelé pour un entretien au siège.

À ce moment-là, as-tu déjà une idée d’un plan de développement pour l’Albatros ?

Non, c’est trop tôt. Pour moi, l’objectif du premier entretien, c’était d’être convoqué au suivant. Il y avait beaucoup de candidats. Je devais me vendre en montrant qui j’étais et que je serais capable de piloter le projet tout en apprenant rapidement le français. Je voulais qu’ils comprennent que j’étais motivé et que je savais gérer des équipes.

Tu passes donc la 1re étape ?

Après 2 mois, j’ai su que je faisais partie de la short list. J’ai alors pris 3 heures de cours de français par jour du lundi au samedi en complément de mes horaires de travail. Pour le second entretien, il restait un français, un écossais, un suédois, deux anglais et moi, l’espagnol. Le jour J, j’ai annoncé que j’allais faire l’entretien en français et un des managers présent me dit : “Attention, si on commence en français, on finit en français”. J’ai assuré tout l’entretien en français et cela s’est très bien passé.

(la Ryder Cup)... en réalité, c’est comme si on m’avait mis un sac de 20kg sur le dos. Et je le sens encore ! Cliquez pour tweeter

Qui t’a prévenu que tu étais retenu ?

J’ai reçu un coup de fil de Christophe Muniesa, le DG de la FFGolf qui m’a dit : “Tu peux sortir la bouteille de champagne, nous avons retenu ta candidature“. Ce jour-là, forcément mon monde a changé. Tant ma vie professionnelle que personnelle allait changer. Un mois plus tard, j’arrivais en France dans un pays que je ne connaissais pas et avec un défi de taille en ligne de mire : la Ryder Cup. Ce jour-là, en réalité, c’est comme si on m’avait mis un sac de 20kg sur le dos. Et je le sens encore !

Tes objectifs étaient déjà liés à la Ryder Cup ?

Non, ma première priorité était de préparer l’Albatros en qualité « Open de France » 10 mois sur 12.

Quelles ont été tes premières décisions ?

Après ma prise de fonction, j’ai réorganisé l’équipe de terrain avec des collaborateurs (jardiniers et responsables) qui travailleraient uniquement sur l’Albatros, une autre équipe sur l’Aigle et une sur l’Oiselet. Nous avons fait monter en compétences les uns et les autres. Il y avait d’excellents profils avec beaucoup d’expérience au Golf National mais très rarement sur d’autres parcours. On a donc commencé à faire 2 choses : envoyer des jardiniers faire du volontariat sur d’autres parcours et amener des compétences avec des formations internationales en même temps que françaises. L’objectif premier était de créer une équipe hautement professionnelle, expérimentée, basée sur le respect et travaillant avec passion, tout en faisait attention aux petits détails. Aujourd’hui, l’équipe de terrain du Golf National est reconnue en Europe pour la qualité de son travail.

Quelle est l’organisation de ton équipe ?

Auparavant, il n’y avait globalement qu’une seule équipe «Golf National». Elle gérait les 3 parcours (Albatros, Aigle et Oiselet) avec l’objectif de maintenir à peu près le même niveau de qualité partout. En gros, une partie s’occupait uniquement des «bunkers» : elle commençait sur l’Albatros, puis enchaînait sur l’Aigle avant de finir sur l’Oiselet. Même principe pour la partie «greens». L’organisation a donc évolué pour avoir trois grandes équipes, chacune attachée exclusivement à l’un des 3 parcours du Golf National.

Quelle est la configuration des équipes en fonction des événements ?

Pour être à la hauteur d’un très grand parcours, on a besoin de beaucoup plus de monde. A cette époque, le volontariat n’était pas chose courante au Golf National. J’ai alors demandé l’aide de mon réseau. Le mot s’est répandu, et l’année suivante, en 2014, on a refusé du monde qui se portait volontaire pour l’Open de France. Aujourd’hui, on reçoit des demandes quasi journalières de gens d’Australie, du Moyen Orient, d’Europe évidemment et même des USA car nous avons désormais une reconnaissance mondiale. Avoir dans son CV « expérience au golf National » est devenu un véritable atout.

Mais de manière chiffrée, ça veut dire quoi ?

En temps normal, on est 30/32 puis on passe à 70 lors de l’ODF. Pour la Ryder Cup, on sera 180 !

Pour le matériel, vous travaillez avec Jacobsen Turf, que t’apportent-ils ?

Pour nous, Jacobsen est notre grand partenaire et nous le remercions. La qualité de coupe que nous avons au Golf National est exceptionnelle et nos clients le remarquent chaque jour. Le Golf National est propriétaire de la plupart des grosses machines (les tracteurs par exemple) et actuellement locataire d’environ 60 à 70 équipements qui composent sa flotte «matériel». On a des machines spécifiques pour travailler sur l’Albatros qui donnent une meilleure finition et qualité en travaillant plus précisément. Pour l’Aigle et l’Oiselet, nous utilisons des tondeuses beaucoup plus productives que sur l’Albatros afin d’optimiser notre personnel. Sur les greens, départs et avant greens, nous utilisons les triplex au lieu de simplex, de larges tondeuses pour les fairways et machines à roughs à grand plateaux.

En terme de budget, cela représente quoi l’entretien du GN ?

Nous avons 3 types de budgets :
– Un budget exceptionnel de 7.5M€ pour la Ryder Cup.
– Un budget d’investissement annuel conséquent qui nous permet d’investir sur la conservation et l’amélioration des parcours et bâtiments.
– Un budget opérationnel de maintenance comprenant la maintenance des bâtiments, des
espaces verts et des parcours.

Comment se sont passés les travaux de 2015 ?

A la perfection ! Que cela soit en terme de timing, de budget ou encore de niveau de qualité attendu. Le tour européen voulant conserver le Golf National pour l’Open de France, cela voulait dire une fermeture en Juillet 2015 pour une réouverture en mai 2016 et avoir le temps de finaliser le parcours pour l’Open de France la saison suivante. Il a fallu beaucoup de main d’oeuvre pour réaliser les travaux en 9 mois. Tous les gros travaux y compris le drainage ont donc été sous-traités, par contre mes équipes ont travaillé sur le remodelage du parcours, la réfection des greens, la butte entre les trous 4 et 5, les plaquages des bunkers. On a embauché un shaper qui avait travaillé en particulier à Évian et au Celtic Manor pour la Ryder Cup 2010. Pour te donner une idée du défi, il y avait 9 entreprises différentes qu’il fallait coordonner et on a eu jusqu’à 150 personnes au même moment durant les travaux.

Après coup, tu penses que tu aurais pu faire mieux encore ?

Oui, 10 000 petites choses auraient pu être encore mieux faites mais on est très satisfait du travail réalisé.

Peux-tu nous expliquer sur un parcours, ce qui est du ressort de l’architecte et ce qui est de celui du super intendant ?

L’architecte de golf, c’est avant tout un dessinateur. Il a son équipe topographique qui va te sortir un design de parcours. Le surintendant arrivera alors pour gérer le parcours.

Alejandro Reyes et Hubert Chesneau - Golf National
Super Intendant (Alejandro Reyes) , Architecte (Hubert Chesneau) : une relation de confiance.

Mais en gros, qui fait quoi ?

Pour modifier des greens sur l’Albatros, nous avons consulté Hubert Chesneau et Ross McMurray de European Tour Golf Design. Pour calculer les volumes, choisir le type de pelles, le type de sable, c’est le super intendant. C’est un travail d’équipe !

Parlons – un peu – technique maintenant. Comment fait-on pour assurer le même niveau de qualité sur tous les bunkers ?

La gestion de l’humidité des bunkers, c’est la clé pour assurer un niveau de qualité uniforme. En imaginant qu’on parte d’une feuille blanche et qu’on crée tous les bunkers avec le même niveau de drainage, au bout de quelques mois, on verrait tout de même des différences dans l’humidité du sable. Cela peut s’expliquer par l’exposition au soleil, le vent qui amène des particules fines qui se déposent en surface, le passage des golfeurs, etc.
Donc, avant l’Open de France, on les contrôle tous un par un (nettoyage de sable, rétablissement d’une épaisseur uniforme de sable). Durant la compétition, on les arrose manuellement plus ou moins selon les résultats de nos analyses. C’est une opération très difficile, d’où la mise en place d’une équipe «bunkers» très bien formée.

Et pour obtenir la même vitesse de roule sur tous les greens du parcours ?

C’est un vrai spectacle ! Chaque green est lui aussi différent, avec son propre microclimat, de par son emplacement ou son exposition. Le 1 et le 2 réagissent de la même manière généralement mais entre le green du 15 et celui du 17, ils n’ont rien à voir. Pour l’Open de France, on a une équipe qui se charge uniquement du stimpmeter. Imaginons qu’on donne un objectif de vitesse à 12 feet. Il y a certains greens très exposés, très secs – comme le 17 par exemple – avec une seule tonte, on arrive tout de suite à la vitesse voulue. Pour d’autres, on sera obligé de faire 2 ou 3 tontes, et l’on vérifie après chacune d’entre elles. Quand on est 11.2/11.3 par exemple, on arrête la tonte car c’est le roulage qui nous fera gagner les «inches» manquants jusque 12.

Un vrai travail de précision…

Oui, 8 semaines avant l’Open de France, on commence à mesurer les greens tous les jours. Il faut savoir qu’un amateur comme toi et moi ne peut juger de la différence de vitesse d’un green à l’autre que si il y a un écart d’au moins 1 foot (25 cm env.). Pour un pro, c’est la moitié (6 inches, 12 cm). Lorsque le directeur de tournoi me dit, objectif à 12, on prépare le green le plus lent à 11.9 et le plus rapide à 12.3. Et bien évidemment on commence toujours par préparer le putting green.

On va s’intéresser un peu plus à cette Ryder Cup. Tu nous disais plus tôt qu’il y aurait 180 personnes en charge du parcours. Tout ça pour 24 joueurs seulement ?!

(rires). Oui, mais c’est un autre niveau d’exigence. Le principal phénomène, c’est l’ouverture des portes du Golf National. Car, à partir de ce moment, les gens courent partout pour aller aux places qu’ils veulent avoir. Et là, les équipes Terrain ne peuvent plus bouger. Il faut donc préparer le parcours avant cet instant tout en sachant qu’on aura des choses à faire au dernier moment (enlever l’humidité de la rosée éventuelle par exemple). Il faut donc beaucoup de monde pour être prêts à travailler vite et bien.

(Suite de l’interview ci-dessous)

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Pendant cette semaine de Ryder Cup, tu restes le seul maître à bord pour la gestion du parcours ?

Non. Pour la Ryder Cup, nous sommes une équipe et nous manageons le parcours comme tel. On divise l’Albatros en 5 grandes sections, gérées chacune par une équipe de 25 personnes environ ainsi qu’une équipe d’arrosage, de mécaniciens et une équipe horticulture. Chaque équipe a son leader.

Par exemple, y-aura-t-il tonte des greens entre les parties du matin et celles de l’après-midi lors des 2 premiers jours ?

C’est Ryder Cup Europe qui décidera et qui nous en informera.

Golf National- Albatros par Alejandro Reyes
atros-par-Alejandro-Reyes.jpg”> © Alekandro Reyes – 30 août 2018[/caption]

Quel sont les axes d’amélioration pour être prêt en Septembre (R

Quel sont les axes d’amélioration pour être prêt en Septembre (Rappel : Itw réalisée en janvier) ?

Beaucoup de travail à faire dans les roughs, pour lui (re)donner un aspect sauvage tout en l’amenant très près des fairways. Il va falloir ouvrir, scarifier et planter un autre type de graminées au milieu de l’existant. On va aussi avoir beaucoup à faire au niveau du rough où les spectateurs seront car il doit être densifié pour supporter le passage des gens pendant 1 semaine. Sinon, on a un grand entretien prévu en avril avec notamment le sablage des fairways, il faut qu’on retravaille quelques départs et puis un autre gros chantier, cela reste le practice à aménager complètement.

Le choix de l’emplacement des drapeaux pendant les tournois, c’est de ton ressort ?

Pendant une compétition normale, c’est décidé par nos équipes, sachant qu’on peut être accompagné par des arbitres. Pendant les gros tournois, c’est bien évidemment le directeur du tournoi qui décide.

Tu te projettes déjà en 2024 pour les JO ?

Je ne pense pas que le parcours changera beaucoup d’ici là, sachant qu’on ne devrait pas avoir un cahier des charges aussi exhaustif. Le CIO est déjà venu faire une visite et ils étaient enchantés. Ils savaient qu’avec la Ryder Cup, on allait accueillir 60.000 par jour alors que pour les JO, ça sera peut-être 35/40.000 car les spectateurs sur Paris ne seront pas là que pour le golf.

En dehors du GN, de quel golf aimerais tu être le super intendant ? Augusta ? St Andrews ?

Non, ça ne serait pas des challenges ! Le parcours Marco Simone (Italie) qui accueille la Ryder Cup en 2022, je pense que ce serait un joli challenge, parce qu’il y a beaucoup de travail à faire là-bas. Pour moi, l’intérêt est avant tout dans le challenge à relever, à conditions d’avoir aussi des moyens. Si le parcours est déjà top, tu vas y faire quoi ?! 😉

Sinon, es-tu golfeur ?

Oui… mais je ne suis pas un bon golfeur ! 🙂

C’est quoi un bon golfeur pour toi ?

Quelqu’un qui est entre 8 et 24 mais que cela corresponde à son vrai index. Le mien c’est 21 mais honnêtement, aujourd’hui je joue plutôt 40 car je n’ai plus beaucoup de temps pour jouer.

Quelle est ta relation avec Paul Armitage ? Avez-vous le sentiment d’être devenu une image de marque du GN en quelque sorte ?

Avec Paul, on passe beaucoup de temps ensemble, et beaucoup de super moments. On est très complémentaires et c’est vrai qu’on est un peu une «vitrine». Nous en sommes très fiers tous les deux.

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